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C’est le 20 décembre que je fis le voyage de Bruxelles pour entendre l’oeuvre de Bach. Je savais qu’elle devait être donnée en des conditions toutes spéciales et je m’attendais à une impression d’art tout à fait grandiose, à un de ces chocs spirituels dont la trace demeure ineffaçable. On m’avait dit que l’exécution devait revêtir le caractère d’une véritable solennité à laquelle, depuis longtemps déjà, on se préparait par des études sévères et minutieuses. Et en effet c’est à une imposante manifestation musicale que j’assistai, à une admirable glorification du génie de Bach.

La ‘Passion’ est un des ouvrages les plus formidables qui existent, au regard de la durée. L’exécution n’en prend guère moins de cinq heures. Aussi M. Gevaërt, pour ménager les forces de ses auditeurs et de ses exécutants et permettre aux uns d’écouter, aux autres de se faire entendre, dans les

meilleures conditions possibles, avait-il pris soin de mettre entre les deux parties dont se compose l’oeuvre de Bach un intervalle assez long pour laisser à chacun le temps de reprendre haleine. La première partie, commencée à dix heures et demie du matin, se terminait vers midi et demi; la seconde durait de deux heures et demie à cinq heures et demie environ. Une journée entière de musique, et quelle musique! (...) Je voudrais voir un mode d’interprétation semblable appliqué à toutes les partitions d’une pareille durée. L’on ne se doute pas combien cette consécration d’une journée à une oeuvre en élargit l’aspect et en fixe le souvenir! (...)

M. Gevaërt, avant de diriger la ‘Passion’, tâche qu’il a remplie avec une ardeur toute juvénile et un superbe sentiment d’art, a dû avoir fort à faire pour régler tous les détails de l’exécution pratique. Avec un soin infatigable, il a fixé la tâche de chacun et

arrêté jusqu’aux moindres particularités de nuances ou de mouvements aussi bien dans les parties de chant que dans les parties d’instruments. On sait que, du temps de Bach, ces signes essentiels d’expression ne figuraient pas sur les partitions, et que l’interprétation de la musique était confiée d’une manière presque absolue au sentiment individuel. Je comprends qu’un soliste ait pu se passer à la rigueur d’indications de ce genre, mais leur absence dans les parties de choeur ou d’orchestre me semble plus difficile à justifier, à moins d’admettre qu’elles aient été remplacées, aux répétitions, par des prescriptions verbales ou qu’on jouât alors de la musique sans nuances, ce qui semble peu probable. Cette dernière théorie a pourtant des partisans qui veulent que la musique de Bach soit dite uniformément ‘forte’ ou ‘piano’ avec quelques sobres oppositions des deux nuances. Au point de vue de l’expression de ces oeuvres

admirables, cette opinion me semble une véritable hérésie, et la musique de Bach me paraît, au contraire, devoir comporter autant de nuances que le sentiment dont elle déborde peut en suggérer à l’exécutant moderne doué de l’organisation la plus délicate. Cette opinion m’a semblé, du reste, être également celle de M. Gevaërt, qui, dans son exécution de la ‘Passion’, usait de tous les degrés de l’intensité sonore, suivant une compréhension poétique et musicale toute moderne. Cette façon de procéder ne m’a paru à aucun moment en contradiction avec l’esprit de l’oeuvre de Bach. (...)

Détaillerai-je ces impressions qui se fondent en une admirable unité? Je préfère rendre aux interprètes qui me les ont fait éprouver l’hommage dû à leur zèle, à leur talent, à la parfaite abnégation avec laquelle ils ont rempli leur tâche, me permettant de remporter de Bruxelles un souvenir

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